Renoncement aux soins dentaires chez les hospitaliers – Interview croisée de deux chercheuses
La santé bucco-dentaire est un poste de renoncement aux soins connu, notamment pour des raisons financières. Pour comprendre les enjeux spécifiques qui touchent le personnel hospitalier, une enquête a été menée auprès d'infirmières et d'aides-soignantes.
La docteure Anne-Charlotte Bas, économiste de la santé et directrice du département d’odontologie de l’UFR Santé de l’Université de Rouen Normandie, et Marie Manganelli, docteure en anthropologie, reviennent sur ces travaux co-dirigé avec la docteure Annabelle Tenenbaum, MCU-PH en odontologie. L’enquête (disponible ici) s’est basée sur une étude qualitative menée à Paris, Ivry et Rouen pour identifier les causes individuelles, sociales et organisationnelles du faible recours aux soins dentaires des hospitaliers.
D’un point de vue général, que révèle l’étude des recours aux soins bucco-dentaires ?
Anne-Charlotte Bas : Les soins bucco-dentaires en France agissent comme une loupe sur les inégalités d’accès aux soins. C’est un secteur où les dépassements d’honoraires sont importants et fréquents et c’est historiquement le premier poste de renoncement pour raisons financières. C’est donc un domaine où les difficultés économiques, même pour les classes moyennes, deviennent flagrantes. De plus, c’est une spécialité médicale qui n’a pas d’offre de substitution en cas d’urgence, contrairement à d’autres domaines.
Marie Manganelli : D’un point de vue anthropologique, c’est aussi un excellent révélateur des logiques de priorisation. Observer comment les individus hiérarchisent les soins dentaires, pour eux-mêmes ou pour leurs proches, nous renseigne sur des dynamiques personnelles et organisationnelles qui dépassent largement le cadre de leur santé orale.
Votre enquête s’est intéressée plus particulièrement au personnel hospitalier. Quels enjeux avez-vous identifiés par rapport à la population générale ?
Anne-Charlotte Bas : Pour commencer, nous avons choisi d’interroger des aides-soignantes, population sur laquelle il n’y a pas de littérature, et des infirmières afin de pouvoir comparer avec leurs homologues du libéral. Nos hypothèses initiales étaient concentrées sur des obstacles logistiques de recours aux soins bucco-dentaire – des horaires de travail atypiques rendant la prise de rendez-vous difficile, le manque d’offre de soins dentaires au sein même de l’hôpital – et bien sûr l’aspect financier, notamment pour les aides-soignantes. Cependant, les résultats de notre étude ont révélé une autre réalité, plus profonde.
C'est l'approche qualitative et anthropologique qui nous a permis de comprendre les mécanismes derrière les chiffres. Par exemple, on réalise que ces femmes se mettent de côté, mettent de côté leurs propres soins, pendant des années. Sans les entretiens qualitatifs, ce fait majeur nous aurait échappé
Marie Manganelli : En effet, le principal constat de l’enquête est que cette population est majoritairement composée de femmes qui, par leur métier et souvent par leur rôle dans la sphère privée, sont tournées vers le soin des autres. Elles se retrouvent prises dans une concurrence des soins : ceux des patients à l’hôpital, et ceux des enfants à la maison. Leur propre santé, et en particulier la prévention bucco-dentaire, passe souvent au second plan.
Concernant l’aspect financier qui était dans nos hypothèses initiales, au-delà du montant lui-même, j’ai été étonnée de voir que beaucoup n’avaient pas en tête les taux de remboursement par la sécurité sociale mais aussi par leur mutuelle. Pour bon nombre des personnes interrogées, il y a un flou, lié à un vocabulaire souvent opaque, qui a pour effet de décourager avant même de savoir combien cela va coûter.
Qu’apporte l’approche anthropologique dans votre enquête ?
Anne-Charlotte Bas : Elle est très importante. En tant qu’économiste de la santé, j’analyse habituellement de gigantesques bases de données. Avec ces chiffres, on sait ce qui arrive aux populations que l’on étudie mais pas comment les gens le vivent et ce qu’ils pensent de ce qui leur arrive. Dans le cas de cette enquête, une analyse quantitative montrerait que ce sont des femmes, mais cela resterait une donnée neutre. C’est l’approche qualitative et anthropologique qui nous a permis de comprendre les mécanismes derrière les chiffres. Par exemple, on réalise que ces femmes se mettent de côté, mettent de côté leurs propres soins, pendant des années. Sans les entretiens qualitatifs, ce fait majeur nous aurait échappé. Cela change ma perspective d’économiste : si je devais refaire une étude chiffrée, j’analyserais la consommation de soins de tout le ménage, et pas seulement celle de la personne.
Marie Manganelli : L’anthropologie est une approche englobante de la compréhension de l’humain, en particulier dans ses aspects socio-culturels. La discipline s’attache à l’expérience vécue. Dans le cas de cette enquête, c’est une attention portée à la subjectivité et aux parcours de soin des personnes, dans toute leur complexité. Nous avons essayé de comprendre les itinéraires de soin des personnes interrogées, leurs diverses façons de gérer leur santé. Nous avons par exemple pu observer des pratiques qui ne transparaissent pas des chiffres officiels : des stratégies de « bricolage » pour retarder la visite chez le dentiste, comme l’usage de bicarbonate de soude.
Quels sont les autres freins au recours aux soins dentaires que vous avez identifiés ?
Marie Manganelli : Cela varie beaucoup selon les territoires. À Paris, où l’offre de dentistes est très dense, la difficulté est de s’y retrouver. Il y a une méfiance face à un excès d’informations, une peur des devis élevés et des soins superflus, notamment dans certains centres privés. À l’inverse, à Rouen, le problème est l’accès pur et simple à un praticien, avec des délais de plusieurs mois et des dentistes qui ne prennent plus de nouveaux patients.
Anne-Charlotte Bas : Le manque de temps reste aussi un facteur clé. Les horaires de travail, souvent de 9h à 17h, sont incompatibles avec les heures d’ouverture des cabinets. Il y a également une dimension psychologique forte : la prévention n’est pas perçue comme une urgence. Tant qu’il n’y a pas de douleur, on repousse. Et dans les faits, les femmes priorisent toujours les enfants à charge.
Finalement, toutes ces difficultés sont-elles liées au profil des soignantes ou à l’hôpital lui-même ?
Anne-Charlotte Bas : C’est un mélange des deux. L’hôpital ne crée pas la difficulté, mais il est le lieu où se concentre une population aux caractéristiques très spécifiques : des femmes, avec une forte propension à s’occuper des autres.
Marie Manganelli : Néanmoins, les conditions de travail à l’hôpital accentuent cette vulnérabilité. La fatigue, la charge mentale, le stress et la rigidité des horaires sont bien des contraintes liées à leur métier qui rendent difficile le fait de prendre du temps pour soi.
Suite à ces constats, quelles recommandations feriez-vous pour améliorer la situation ?
Marie Manganelli : Plusieurs pistes existent. On pourrait intégrer un bilan bucco-dentaire lors des visites à la médecine du travail, ou a minima un rappel lors de ces consultations. Et pourquoi pas la création de passerelles pour référer à des dentistes qui travailleraient avec les hôpitaux et proposeraient des horaires décalés. Les mutuelles ont aussi un grand rôle à jouer en rendant leur communication sur les remboursements plus compréhensible et transparente.
Anne-Charlotte Bas : La solution idéale, bien que plus complexe à mettre en œuvre, serait de créer des consultations dentaires directement sur le lieu de travail. Cela lèverait tous les obstacles logistiques et symboliques. En disant « le rendez-vous est ici, sur votre temps de travail, et il est pour vous« , on sanctuarise ce temps de soin pour la personne et non pas pour son enfant ou son mari. Le frein à cela tient à la spécificité de la santé orale qui nécessite beaucoup de matériel, de stérilisation… et donc des coûts importants. Des initiatives locales, comme à Rouen où des rendez-vous dédiés aux soignants sont proposés, montrent que des solutions sont possibles. Cela nécessite toutefois des investissements qui doivent être justifiés par des études quantitatives pour chiffrer précisément les besoins.