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“On constate une grande souffrance psychique pour une majorité des personnes sans-abri.”

L’Accueil Périchaux, situé dans le 15e arrondissement de Paris, a été créé en 2015 par l’association Depaul France. Il offre aux sans-abri des services centrés sur l’hygiène, la santé et le bien-être. Parce que la santé mentale est un sujet d’attention majeur pour les personnes vivant à la rue, un partenariat a été noué avec l’hôpital Sainte-Anne. Interview croisée avec Andrew McKnight, directeur de Depaul France, et Isabelle Dragon, infirmière en psychiatrie.

Qu’est-ce que l’Accueil Périchaux et qu’y avez-vous avez mis en place en matière de santé mentale ?

Andrew McKnight : L’Accueil Périchaux est un lieu d’accueil pour les personnes sans-abri qui ont besoin d’un lieu de repère pour se poser, souffler mais aussi se soigner au sens large. Ils peuvent y prendre une douche, changer de vêtements et laver leur linge, voir une infirmière, un médecin, entamer des démarches administratives…

C’est une porte grande ouverte pour les personnes en difficulté. Nous proposons un accompagnement global, grâce à un travailleur social membre de l’équipe permanente, une infirmière qui assure une permanence santé, un médecin, mais aussi un pédicure, un coiffeur…

Produits d'hygiène mis à disposition à l'Accueil Périchaux © Tiphaine Blot

On constate une grande souffrance psychique pour une majorité des personnes sans-abri que nous accompagnons, que nous appelons les “accueillis”. Beaucoup ont besoin ne serait-ce que d’un espace de parole pour exprimer leurs émotions, parce que la vie à la rue est extrêmement dure. Nous faisons donc également intervenir une psychologue ainsi qu’Isabelle, qui est infirmière en psychiatrie, dans le cadre d’un partenariat avec l’hôpital Sainte-Anne.

Isabelle Dragon : Je fais partie de l’Équipe Mobile Psychiatrie Précarité (EMPP) rattachée au service Santé Mentale et Exclusion Sociale (SMES) du Groupe Hospitalo-Universitaire de Paris qui regroupe une grande partie de la psychiatrie publique parisienne avec les établissements Sainte-Anne et Maison Blanche. Nous travaillons avec les acteurs de première ligne que sont les partenaires sociaux, les maraudes d’intervention sociale professionnelles et bénévoles, les centres d’hébergement d’urgence et les accueils de jours. C’est comme cela que j’ai rencontré Andrew il y a environ 4 ans.

Je viens à l’Accueil Périchaux au moins une fois par mois et je suis en lien permanent par téléphone et par mail avec l’association pour échanger sur les situations spécifiques de certaines personnes. On se voit aussi lorsqu’ils accompagnent quelqu’un à l’hôpital. Je fais des évaluations psychologiques et lorsque je suis là, les accueillis peuvent aussi simplement me croiser autour d’un café, cela permet de créer et maintenir le lien.

 

Quels sont les problématiques spécifiques de ce public en matière de santé mentale ?

Andrew McKnight : Les cas sont très variés. Les accueillis sont souvent pris de désespoir, d’un sentiment d’abandon, de questions existentielles sur le sens de la vie… Et puis il y a les pathologies, délires, troubles schizophréniques ou paranoïaques…

Isabelle Dragon : Il y a beaucoup de troubles anxio-dépressifs liés au contexte, à une histoire de vie qui a mené à l’exclusion sociale et la précarité. La consommation d’alcool voire de drogues plus dures participe aussi à des troubles du comportement ou de l’humeur.

Andrew McKnight et un accueilli © Tiphaine Blot

En population générale, 1 personne sur 5 souffre de troubles psychologiques. Chez les personnes vivant à la rue, ce taux monte à 1 une sur 3. Le lien de cause à effet est difficile à établir. Ce n’est pas forcément le trouble ou la maladie psychiatrique qui mène à la rue et ce n’est pas forcément la rue qui engendre les troubles : souvent les deux s’entretiennent.

J’ai beaucoup appris avec ce poste qui pousse à renouveler ses connaissances, à échanger sur la théorie comme sur la pratique clinique. [...] Cela bouscule aussi nos représentations et donne une perspective du soin très large, ouverte à la fois sur la ville et l'hôpital.

Isabelle Dragon, infirmière en psychiatrie

En quoi le fait que des professionnels se déplacent dans le centre facilite la prise en charge et l’acceptation d’un parcours de soin ?

Andrew McKnight : Si on dit juste aux personnes que nous accueillons “allez à Sainte-Anne”, ce n’est pas bien reçu. Nous devons déstigmatiser, faire le pont, faire de la médiation entre eux et les services hospitaliers. Pour cela, le premier lien doit se tisser dans un lieu qui leur est familier.

Nous avons un petit noyau d’une trentaine d’accueillis qui viennent chez nous depuis des années. Pour certains, ils connaissent donc Isabelle depuis qu’elle vient ici. C’est très intéressant pour le suivi dans la durée.

Et puis comme ils connaissent Isabelle, ils peuvent aussi faire le lien entre eux. C’est toujours différent quand c’est un pair qui dit “va parler avec un professionnel”. Cela peut avoir un impact plus fort.

Un accueilli et un membre de l'équipe de l'Accueil Périchaux

Isabelle Dragon : L’association fait le lien entre la personne et moi. Cela me permet de m’appuyer sur une relation de confiance qui existe déjà. C’est très important. Souvent, l’équipe fait un constat, demande à la personne si elle veut me rencontrer et on lui propose un rendez-vous. Si la personne est dans le refus, on peut juste boire un café, discuter. Je ne vais pas forcément aborder la problématique de but en blanc. Lorsqu’il y a un trouble psychiatrique, le contact se fait ainsi petit à petit, en douceur, le temps d’installer la confiance. Cela peut prendre du temps. Le fait de venir sur leur lieu d’accueil est un des principes de « l’aller-vers » sur lequel se base notre travail. Avec certains, on se revoit régulièrement et ils viennent ensuite à l’hôpital.

L’Accueil Périchaux est à taille humaine. Tout y est fait pour que l’endroit soit convivial et que les personnes s’y sentent bien. Il y a ici une attention particulière portée au fait d’être “accueillant”. C’est un point de repère de l’ordre du refuge.

 

Que vous apporte ce partenariat dans votre pratique ?

Andrew McKnight : L’équipe est constituée de permanents et de nombreux bénévoles, dont des professionnels à la retraite, mais nous ne sommes pas des spécialistes de la santé mentale.

C’est donc très utile et bénéfique pour l’équipe d’avoir un temps de relecture avec la psychologue ou Isabelle, après un moment difficile. Chaque matin, nous faisons un brief et un débrief avec les bénévoles. Quand Isabelle est là, elle y assiste et offre sa vision de professionnelle. Cela permet de croiser les regards, de conforter l’équipe, d’apprendre aussi. Elle va par exemple pouvoir nous apporter un éclairage sur ce qu’est réellement la schizophrénie. Ce lien privilégié facilite aussi notre travail de médiation en santé.

Andrew McKnight, Directeur de Depaul France

J’ajouterais qu’il est très important d’encourager les professionnels à sortir de leur établissement pour voir les réalités auxquelles sont confrontées les personnes en situation de précarité. Concernant les personnes vivant à la rue, cela permet de se rendre compte des difficultés de leur vie quotidienne, de leur rapport au temps qui est différent, des obstacles quand il s’agit de s’organiser pour prendre un traitement… Venir à nous permet de mieux comprendre aussi pourquoi il est compliqué pour les sans-abri de gérer la façon dont ils sont accueillis dans les établissements de santé, faire la queue, rester en salle d’attente, se confronter au regard des autres…

Isabelle Dragon : Lorsque l’on travaille uniquement à l’intérieur de l’hôpital, on se concentre sur un problème particulier. Dans l’équipe mobile, j’ai un poste très ouvert sur l’extérieur, où je dois prendre en compte la situation globale de la personne, dès le début. Nous travaillons avec les partenaires sociaux, la ville, les associations… Et quand on ramène le patient vers le droit commun, on fait aussi le lien avec l’équipe de soin de secteur. Ce travail en réseau hors les murs de l’hôpital et ce lien entre tous les partenaires renforce aussi le lien avec la personne accompagnée.

J’ai beaucoup appris avec ce poste qui pousse à renouveler ses connaissances, à échanger sur la théorie comme sur la pratique clinique… Il faut se réinventer à chaque nouveau patient, se remettre en question, ne pas rester sur ses acquis. Cela bouscule aussi nos représentations et donne une perspective du soin très large, ouverte à la fois sur la ville et l’hôpital.

Les associations ont une place prépondérante face au public en situation de précarité, qu’il soit à la rue ou à domicile. Sans elles, il n’y aurait pas autant d’accompagnement.

Pourquoi nous soutenons ce projet ?

L’Accueil Périchaux est un lieu d’accueil dans la dignité, où les personnes sont prises en charge dans leur globalité, et où elles peuvent prendre soin d’elles-mêmes.

En matière de santé mentale, le dispositif mis en place permet “d’aller vers” et de “faire avec”. L’objectif : que ceux qui sont éloignés du système de santé, qui peuvent le craindre et ne savent pas comment pousser la porte d’un professionnel de santé, puissent intégrer une démarche de soin.

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